L’Assemblée nationale a voté en première lecture l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. La ministre du Numérique a déclaré : « Le cerveau de nos enfants n’est pas à vendre. » Emmanuel Macron a salué « une étape majeure ».
Je vais être direct. Je suis médiateur numérique. Je travaille avec des familles tous les jours. Je vois ce que les législateurs ne voient pas. Et cette interdiction ne marchera pas.
Pas parce que l’intention est mauvaise. Parce qu’elle s’attaque au mauvais problème.
Ce que prévoit la loi (et ce qu’elle ne prévoit pas)
Dans la nuit du 26 au 27 janvier 2026, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le texte doit encore passer au Sénat. Mise en application prévue : rentrée 2026 pour les nouveaux comptes, vérification d’âge généralisée d’ici janvier 2027.
Les plateformes concernées : TikTok, Instagram, Snapchat, et toute plateforme listée par décret. La vérification d’âge se fera, selon les pistes évoquées, par reconnaissance faciale ou via un « tiers de confiance » gérant les documents d’identité.
Ce que la loi ne prévoit pas : aucun budget supplémentaire pour l’accompagnement des familles, aucun renforcement de l’éducation au numérique à l’école, aucun moyen pour les structures qui font ce travail sur le terrain. Une interdiction sans accompagnement, c’est une porte fermée à clé. Les enfants trouvent toujours la fenêtre.
Pourquoi l’interdiction ne marchera pas : 4 raisons concrètes
1. La technique du contournement existe déjà
VPN, faux papiers d’identité, comptes ouverts par un grand frère, comptes ouverts par un parent qui ne mesure pas la portée du geste. Les adolescents savent contourner les contrôles parentaux en trente secondes avec le bon tutoriel YouTube. Ils savent contourner les vérifications d’âge depuis que ces vérifications existent. La loi française n’inventera pas un mur que les ingénieurs des plateformes n’ont pas su construire eux-mêmes.
2. Interdire l’outil ne traite pas le problème
Le problème n’est pas que Snapchat existe. Le problème, c’est qu’un prédateur de 23 ans peut passer des semaines à harceler une enfant de 14 ans sur Snapchat sans que personne autour d’elle ne réalise la gravité. Interdire Snapchat ne supprime pas le prédateur. Il ira sur Telegram. Sur Discord. Sur la prochaine plateforme. Le danger ne disparaît pas avec l’application.
3. L’interdiction crée un effet d’attractivité
On a interdit l’alcool aux États-Unis dans les années 20. On connaît la suite. Plus on interdit un objet à un adolescent sans l’expliquer, plus cet objet devient désirable. Les ados qui n’utilisaient pas Snapchat vont vouloir l’utiliser pour la simple raison qu’on le leur interdit. C’est de la psychologie de base.
4. La vérification d’âge pose un problème de souveraineté
Pour vérifier l’âge de chaque utilisateur, il faut soit collecter des documents d’identité, soit utiliser de la reconnaissance faciale. Dans les deux cas, on crée une base de données massive de citoyens, gérée par des plateformes étrangères. Pour des adultes comme pour des mineurs. C’est un problème de protection des données qui n’est pas tranché.
Ce que je dis dans mes ateliers depuis des années
Quand on a inventé le couteau, il y a des gens qui ont pensé : formidable, je vais pouvoir mieux manger, mieux travailler, mieux construire. Et d’autres qui ont pensé : je vais pouvoir tuer mon voisin pour prendre ce qu’il a.
L’outil n’est ni bon ni mauvais. C’est l’usage qu’on en fait, et les valeurs qu’on transmet autour de cet usage, qui font la différence.
Les réseaux sociaux peuvent servir à créer, à informer, à tisser des liens, à documenter des injustices, à s’organiser collectivement. Ils peuvent aussi servir à harceler, à humilier, à menacer, à prédater.
La question n’est pas d’interdire le couteau. La question est d’apprendre à un enfant à s’en servir, à reconnaître quand quelqu’un d’autre s’en sert mal, et à appeler à l’aide quand il se sent menacé.
Ce qui marche vraiment, et que personne ne finance
L’éducation au numérique dans les écoles
Pas un cours d’informatique. Une vraie éducation aux médias et à l’information, intégrée au programme scolaire dès la classe de CP, comme le recommande le rapport parlementaire sur TikTok de septembre 2025. Comprendre comment fonctionne un algorithme. Reconnaître une manipulation. Savoir que le like n’est pas un baromètre de valeur personnelle.
L’accompagnement des parents
La majorité des parents ne comprennent pas ce que leurs enfants font sur leur téléphone. Ce n’est pas leur faute : ils ont grandi dans un monde qui n’existait pas encore. Mais sans accompagnement, ils ne peuvent pas protéger leurs enfants. Les médiateurs numériques font ce travail. Pour le moment, sans budget pérenne, en CDD renouvelables.
La responsabilisation des plateformes
Les algorithmes de TikTok, Instagram et Snapchat sont conçus pour maximiser le temps passé. Ils sont volontairement addictifs. Tant que les plateformes ne sont pas tenues légalement responsables des contenus qu’elles amplifient et de la santé mentale des mineurs qu’elles exposent, on traitera les symptômes au lieu de la cause.
Le 3018 et les associations terrain
L’association e-Enfance, reconnue d’utilité publique, opère le 3018, le numéro national pour les victimes de cyberharcèlement. Elle sensibilise 200 000 personnes par an. Avec des moyens dérisoires comparés à ceux des plateformes qu’elle combat. Renforcer ce dispositif aurait plus d’impact qu’une interdiction symbolique.
Ce que peuvent faire les parents dès aujourd’hui
L’interdiction ne sera pas effective avant fin 2026 au mieux. Et même quand elle le sera, vous ne pouvez pas attendre la loi pour protéger votre enfant. Voici ce qui marche concrètement.
Regarder le téléphone de votre enfant avec lui, pas en cachette. Pas pour fliquer. Pour comprendre. Demandez-lui de vous montrer ses applications, qui il suit, ce qu’il regarde. Faites-le sans jugement. Si vous arrivez avec la suspicion, il vous mentira. Si vous arrivez avec la curiosité, il vous montrera.
Mettre en place un contrôle parental adapté à l’âge. Family Link sur Android, Temps d’écran sur iPhone. Ces outils ne sont pas parfaits, ils se contournent, mais ils créent un cadre de discussion — et c’est souvent là que se joue l’essentiel.
Apprendre à votre enfant à reconnaître les signaux d’alerte. Un adulte qui demande à un enfant de garder un secret. Un message qui demande des photos. Un « ami » en ligne qui veut absolument le rencontrer en vrai. Un message qui menace. Tous ces signaux doivent déclencher une alerte immédiate, et l’enfant doit savoir qu’il peut en parler sans être puni.
Connaître le 3018. Ce numéro existe pour les jeunes victimes de cyberharcèlement et pour leurs parents. Il est gratuit, anonyme, opéré par e-Enfance. C’est l’équivalent du 119 pour le numérique. Vos enfants doivent le connaître.
Maintenir la conversation ouverte. Ce qui a tué Chloé ce n’est pas Snapchat. C’est le fait qu’aucun adulte autour d’elle n’avait les codes pour comprendre ce qu’elle vivait. Soyez l’adulte qui a les codes.
Pourquoi je m’oppose à l’interdiction sans m’opposer à la régulation
Je ne dis pas qu’il ne faut rien faire. Je dis qu’on s’attaque au mauvais bout du problème.
Réguler les algorithmes, oui. Imposer aux plateformes des obligations strictes de protection des mineurs, oui. Sanctionner financièrement les plateformes qui amplifient des contenus dangereux, oui. Investir massivement dans l’éducation au numérique, oui. Pérenniser et financer la médiation numérique, oui.
Interdire un outil qui sera contourné en trente secondes, sans accompagnement, sans éducation, sans budget pour le terrain ? C’est de l’affichage politique. Ça rassure les parents qui ne comprennent pas. Ça donne l’illusion que le problème est traité. Et pendant ce temps, sur le terrain, rien ne change.
L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans est un pansement sur une jambe de bois. Ce qu’il faut, c’est une véritable politique d’éducation au numérique, financée, pérenne, ancrée dans le terrain. Pas une loi qui se votera plus vite qu’elle ne s’appliquera.
Sources : Proposition de loi adoptée en première lecture, Assemblée nationale, 27 janvier 2026 ; Rapport parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, septembre 2025 ; ANSES, Expertise sur les usages des réseaux sociaux et la santé des adolescents, janvier 2026 ; e-Enfance / 3018 ; APHP / PLOS Medicine (Pr Hoertel, octobre 2025).
