Un nouvel accompagnement commence. Sur mon bureau, ou plutôt sur mon écran, s’affiche l’outil de diagnostic numérique. Une grille, des cases à cocher, un questionnaire structuré, indispensable pour évaluer les compétences et assurer un suivi. C’est le cadre officiel.
Mais en face de moi, il n’y a pas une série de cases à cocher. Il y a une personne. Ses mains sont légèrement crispées. Son regard fuit l’écran. La manière dont elle a posé son sac-à-main en barrière sur la table en dit plus long que n’importe quel questionnaire. Le questionnaire me demande si elle sait envoyer un e-mail ; sa posture me dit qu’elle a peur de mal faire.
C’est précisément ici que notre vrai travail commence. Et il repose sur une compétence que l’on ne trouve dans aucun référentiel officiel, la plus cruciale de toutes : le flair.
Cet article n’est pas une dissertation philosophique. C’est une plongée dans la réalité concrète de notre profession, destinée à mes pairs, médiateurs et travailleurs sociaux, pour mettre en lumière ce qui fait vraiment la valeur de notre métier.
Histoire de « Madame Aïcha » (Le Flair en Action)
Pour illustrer ce qu’est le flair, rien ne vaut une histoire. L’histoire de Mme Aïcha (un prénom d’emprunt), l’une des premières personnes que j’ai accompagnée dans ce quartier.
Au début, nos rendez-vous suivaient un schéma immuable. Elle arrivait, chargée de tous ses courriers, et me les tendait avec un « Tenez, il faut faire ça ». Elle me traitait, sans malice aucune, comme son secrétaire personnel. Mon rôle, tel qu’elle le percevait, était de « faire à la place de ».
Le premier diagnostic de flair a été de comprendre ce qui se jouait. Derrière cette attitude, il n’y avait pas de la paresse ou de l’incapacité, elle jouait le rôle qu’on lui avait assigné. Il y avait le poids d’une vie entière où personne ne lui avait jamais dit : « Tu peux le faire toi-même ».
Ma première mission n’a donc pas été d’ouvrir son dossier CAF, mais de redéfinir notre relation : « Lalla, je ne suis pas là pour faire les choses pour vous, mais pour les faire avec vous, jusqu’à ce que vous n’ayez plus besoin de moi. »
Le chemin a été long. Aujourd’hui, la dynamique a totalement changé. En la voyant arriver, je la taquine : « Ah, Madame Aïcha ! Avec vous, je vais enfin pouvoir me reposer ! ». Elle me répond, avec un sourire malicieux : « Oh non, Antoine, je ne sais pas faire… ». Mais elle prend la souris. La victoire est là. Mon rôle n’est plus de faire, mais d’être le filet de sécurité pour le clic final.
Pourquoi le Flair est une Compétence Technique (L’Analyse de Terrain)
Ce flair n’est pas un « petit plus » sympathique. C’est une compétence technique à part entière, rendue non-négociable par la réalité de notre environnement de travail.
Le Flair pour Déjouer le « Mur de la Simplification »
On nous vend la dématérialisation comme une simplification. La réalité que nous voyons sur le terrain est souvent celle d’un mur de procédures rigides. Je me souviens, en 2002, lors d’un stage en droit, avoir alerté sur un « captcha » minuscule sans alternative audio. La technologie change, le problème reste : des systèmes conçus en vase clos.
Le Flair pour Lire Au-delà du Diagnostic
L’outil de diagnostic est binaire. Il pose des questions fermées qui ignorent le contexte humain.
« Quel est votre mot de passe ? »
La panique dans les yeux d’une personne qui en a 50 différents, tous notés sur des bouts de papier au fond de son sac.
Notre rôle est alors de décoder cette panique pour y répondre avec pédagogie. Ironiquement, cette peur fait directement écho au syndrome de l’imposteur que nous avons exploré précédemment.
Le Flair pour Anticiper les « Pièges de l’Intuitif »
« C’est simple, c’est intuitif ! » : la phrase préférée des concepteurs. Intuitive pour qui ? Certainement pas pour une personne de 70 ans dont le modèle mental est celui du courrier papier.
Le flair, c’est savoir d’avance que ce petit lien hypertexte gris clair sera totalement invisible pour 90% de notre public. C’est une expertise qui ne s’apprend pas dans les manuels, mais au contact répété des vrais gens.
Conclusion : Cultiver un Regard, pas un Don
Ce flair n’est pas un don magique réservé à quelques-uns. C’est un muscle. Un muscle professionnel qui se développe et s’entretient.
- Il se cultive par l’écoute active, en prêtant attention à la posture.
- Il se renforce avec l’expérience, en apprenant à reconnaître les schémas récurrents.
- Il s’affine avec l’empathie, et le courage de parfois mettre le protocole de côté.
C’est elle qui rappelle à tous que notre métier, ce n’est pas de l’informatique. C’est de la médiation.
